21 juin 2008
S'il te plaît ne m'aime pas
Christian, au début, je l'appelais Saturne, sans trop savoir pourquoi, sinon parce qu'il satellisait toujours avec un autre "vieux", plutonien celui-là, qui matait des films de boules chez lui, où vivait aussi Christian, qui n'aimait pas ça. Il s'appelait Christian Compagnet, né un 27 juin, comme Yves Adrien. La Bûche me dit qu'ils étaient tous les deux de 54. Christian disait qu'il allait faire 55 cette année. Peut-être parlait-il comme mon papi d'entrer dans la 55ème, plutôt que fêter son achèvement. Louis Gontier, mon grand-père, était jusqu'à présent mon seul mort. J'avais douze ans et manqué la cérémonie funéraire - l'école et la distance. Une phase très moche à l'adolescence m'a protégée des surprise-parties des sorties en boîte de nuit et des deuils de jeunes couillons saoûls comme des coings au volant. Puis j'ai fait des études bourgeoises; on sait se protéger dans ces milieux-là, on ne doute pas de sa valeur, sempiternellement comme un pauvre s'excuse d'être une bouche à nourrir et cherche à se supprimer de diverses manières. Puis l'isolement m'a préservée: le nombre augmente le risque de voir mort un ami.
Pourquoi j'aimais cet homme. Il m'impressionnait: il comprenait tout ce que je disais. Puis cet homme-là, ce vieux poivrot rubicond, faisait partie des six cents têtes brûlées de la Légion qui avaient sauté sur un bled africain en mai 78; il y a juste trente ans, dans Kolwezi l'acharnée, Christian faisait ses premiers spectres. Le soir quand il est mort, dans la nuit de mercredi, il en voyait partout, ont dit les brêles brindezingues chez et avec qui il matait le match. J'ai fait ce que j'ai pu pour sécuriser et apaiser son passage, et l'éclairer un peu dans le bardö. Je ne sais pas ce qui se passe après qu'on a décidé de lâcher prise, comme Christian, mort les yeux ouverts. Mais si des spectres traînent dans un inter-monde, j'imagine qu'ils attendent un vieux soldat, et que ça lui faisait peur. J'ai fait un grand funeral pyre au soir de sa mort, j'ai dit des mantras et des prières, j'ai fait tout ce que mon approche syncrétique du deuil dans le monde m'avait jusque là laissé de souvenirs. Sur le brasier, sous une lune pleine de mondes, j'ai fait brûler un sommier, comme ce lit à lui seul dont il n'avait pas voulu.
Ce soir-là, j'ai bu de l'alcool pour la dernière fois. Mourir empoisonné à 54 ans, averti, c'est avoir décidé de marquer les esprits. Qu'il ne se soit pas sacrifié en vain. C'est bizarre la mort, se dit la Rétameuse décillée. Ca colle comme un chewing-gum.
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